Entrevue avec J.R. Léveillé

Au pays du mot et du geste de l’écriture, J.R. Léveillé se révèle depuis 40 ans – et 25 bouquins plus tard – un merveilleux globe-trotter. J’ai voulu lui poser quelques questions, à la manière de l’archéologue qui cherche dans le paysage la même lumière qui a permis l’éclosion du moment premier d’un écrivain... à lire et à connaître of course.

Laurent Poliquin : Un catalogue de livres et de disques que je consultais récemment accolait votre nom et votre œuvre à une prédécesseure de grand talent, Gabrielle Roy, comme si vous étiez une sorte d’émule de la grande dame des lettres canadiennes. Et pourtant, à ce qui me semble, tout dans votre écriture vous éloigne de Gabrielle Roy, à commencer par l’intérêt que vous portez pour le nouveau roman, pour l’œuvre de feu Alain Robbe-Grillet et celle de Philippe Sollers. Est-ce que je me trompe de constat? Est-ce une attitude récurrente que vous avez vous-même observée? Y a-t-il un sens à tout cela?

J.R. Léveillé : C’est flatteur et falsificateur. Comme je le notais dans la préface à la réédition de mes premiers Romans, il ne s’écrivait rien, ou à peu près, comme roman au cours des années 60 et 70. On a donc voulu me récupérer, m’ajouter comme repère sans doute et me mettre dans le paysage de la grande auteure, alors que je cherchais la modernité à tous égards. Vous avez donc raison, tout m’éloigne d’elle, sauf mon pays, dont je parle peu et elle beaucoup. Au départ cependant, Gabrielle Roy a été un immense nom symbolique, un phare qui nous disait que oui! nous pouvions être du Manitoba français et devenir écrivain. J’ai connu son œuvre, au début de mes études universitaires, en même temps que je lisais Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais, Prochain épisode d’Hubert Aquin, le théâtre de Beckett, les romans de Robbe-Grillet comme vous le soulignez, des textes comme Mobile de Michel Butor, l’œuvre de Raymond Roussel, et les premières parutions du groupe Tel Quel; alors vous comprenez que Gabrielle Roy ne faisait pas le poids devant cette attaque menée par ce qu’on peut appeler, commodément, la modernité. Par contre, j’ai apprécié, à l’époque, Alexandre Chenevert, car j’y voyais un roman existentialiste. C’est, curieusement, le roman de Gabrielle que sa sœur aînée, Marie-Anna Roy, préférait. Au cours des ans, donc assez récemment, j’ai développé une appréciation pour la finesse et la suavité de son écriture. Je suis touché par La Détresse et l’Enchantement que je considère le plus beau texte écrit de son vivant. (Je dis cela ainsi, car aujourd’hui on sort un peu de tout ce qui a été laissé à l’état de manuscrit et d’ébauche.) On retrouve dans ce mémoire, le charme et la sensibilité de ses romans, mais ici élagué du support fictionnel pour s’ancrer dans son vécu réel. Alors, non, je ne suis pas allé à l’école de la Petite Poule d’Eau.

LP : Permettez que je vous interrompe. Parlons de littérature, notamment d’un ouvrage qui m’apparaît majeur dans votre carrière, et je crois que vous en conviendrez, soit Nosara. J’ai mille et une questions au sujet de ce texte. Il me semble que la critique a été plutôt discrète sur cet ouvrage, qui représente en quelque sorte la quintessence de votre art. On dit beaucoup de choses dans ce roman, ce qui permettra certainement d’alimenter l’exégèse future de votre œuvre. D’ailleurs ce projet de longue haleine, se voulait-il au départ un « art poétique » de J.R. Léveillé? Tenez, par exemple, cette phrase, bien qu’appartenant au narrateur, peut sans doute refléter la pensée de son auteur, vous écrivez : « Je n’ai jamais voulu créer des personnages, composer des aventures ou des intrigues. Je n’avais rien à dire, et je savais, malgré tout, qu’il était possible d’écrire. »

JRL : J’aime bien à cet égard comparer le travail de l’écrivain à celui de l’artiste. Et je peux citer Matisse qui disait : « Je ne crée pas une femme, je fais un tableau… » Eh bien! moi, je ne raconte pas une histoire, j’écris un livre. Le texte n’existe pas pour servir une histoire ou quelque réalité extérieure. Au contraire, tout existe pour servir le texte; personnages, aventure, décor, lieux sont bel et bien un prétexte, du pré-texte. Je ne prends pour exemple que les conversations dans Nosara. Elles sont fort peu vraisemblables. Certes, parfois le rythme est tout à fait réel, mais les propos ne le sont pas. Quand les interlocuteurs passent d’une citation de Racine au Livre des Morts égyptien aux Écritures Saintes à Sappho puis Robbe-Grillet et William Blake en passant par Rimbaud et Courbet pour évoquer Bukowski et Bataille, il est certain que nous n’avons pas affaire à du décor. Les conversations, comme les poèmes intercalés dans le roman, répondent à une rythmique de l’écriture et à la composition de l’ensemble. Ici encore, je peux citer Matisse (qui me suit depuis mon premier roman) : « L'expression, pour moi, ne réside pas dans la passion qui éclatera sur un visage ou qui s'affirmera par un mouvement violent. Elle est dans toute la disposition de mon tableau : la place qu'occupent les corps, les vides qui sont autour d'eux, les proportions, tout cela a sa part. » Vous avez donc raison de parler d’art poétique, je crois que tout livre doit l’être. Ce roman est particulièrement dense, mais je le crois léger en même temps. Deux poèmes du roman y font allusion : « La légèreté est relative » dans l’un; « La gravité a sa propre orbite » dans l’autre. D’ailleurs je vous remercie de votre appréciation, car la critique a, en effet, été plutôt coite; il y a eu peu de coïtage. Sans doute pour les raisons que nous évoquons tous deux, c’est-à-dire qu’il est atypique. Je peux en dire ce que l’artiste canado-américaine Agnes Martin disait de sa peinture, que c’est « l’absence de forme déformant la forme ». Nosara n’a été publié qu’en 2002, mais il a été écrit à peu près d’un trait dix ans auparavant lors d’un voyage dans la région de Nosara (Costa Rica) qui a donné le prétexte du roman. C’est une œuvre de grande fiction, mais c’est aussi le réel de mon accélération moléculaire dans cet espace-temps. Je l’aime beaucoup.





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