essay by Laurent Poliquin (excerpt)

écho singulier d’une confession erratique

Une appréhension hasardeuse monte en moi à l’inscription de ces premiers mots qui se veulent grand frère d’une voix francophone dans le merveilleux monde, mais ô combien étroit, de la poésie canadienne. A fortiori de la poésie qui prend racine dans le magma fragile de la francophonie canadienne. À bien y penser, qui suis-je pour m’ingérer dans le discours poétique contemporain? Le filon est mince. Si discours il y a, en dehors des cercles parfois restreints d’une poésie toute montréalaise, il est de bon ton de pouvoir assister à l’émergence d’une parole qui n’est pas celle du monopole (j’emprunte le mot à Bernard Bocquel), mais celle de l’exiguïté (François Paré). Autrement dit, ces mots témoignent de la possibilité de parler de poésie, en français, à partir de Winnipeg. Encore faut-il qu’il y ait un écho. Souvenir de la réaction pantoise d’étudiants universitaires, s’escrimant à suivre un premier cours de français, à la question hésitante du professeur : comprenez-vous ce que je dis?

Cela étant dit, j’ouvre la porte au lecteur. Voilà écoute, je serai bref. Je ne saurai nommer le genre auquel appartient cet écrit que tu lis. J’aimerais bien y voir une lettre à laquelle je t’incite à répondre. Faire d’un écho, vox clamentis, non pas in deserto, mais in subito presto. À la manière du cynique Diogène, jadis capturé et conduit au marché d’esclaves pour y être vendu, qui monta sur l’estrade à la place de l’annonciateur et lança : « On a amené un maître pour être vendu. Y a-t-il parmi vous un esclave pour l’acheter ? » Je t’invite donc à l’audace, qui que tu sois, celle qui me permettra de me sentir un peu moins seul à partager cette passion qui m’anime pour une poésie actuelle, universelle, enracinée, qui transcende le quotidien. Je lance la balle et t’invite au crayon. Tu connais l’adresse.

Place maintenant aux quelques recueils qui s’agitent sur ma table de travail. Premier constat. Autant l’année 2005 fut fructueuse en publications poétiques dans l’Ouest canadien (pensons au prix littéraire Radio-Canada remporté par Lise Gaboury-Diallo avec Homestead publié aux Éditions de la Nouvelle Plume), autant l’année 2006 fut au même titre… assez mince, sinon inexistante. Saluons la publication de l’anthologie L’Érotique poème court, ouvrage collectif réunissant 77 poètes rassemblés par Micheline Beaudry et Janick Belleau publié chez Biliki en Belgique. Une première mondiale pour le haïku érotique, rassemblant plus de 180 poèmes dont ceux de Lise Gaboury-Diallo et Bertrand Nayet. J’ai vu le résultat. Le livre est jaune, bien relié, accompagné de dessins pour prolonger les envies que confèrent les poèmes. Le résultat ne peut être qu’inégal si l’on considère chacun des poèmes isolément, mais le tout mérite un beau détour, qui risque d’être difficile à emprunter, connaissant les difficultés, en terre d’Amérique, de mettre la main sur un livre de poésie publié en Belgique. Dommage.

Autres détours dont on parle très peu (et avec lequel je conclurai cet à-propos pour ce mois-ci), le premier recueil de Bathélemy Bolivar, Manguiers têtus, publié à Saint-Boniface aux Éditions du Blé en 2005. L’auteur est originaire de Saint-Louis du Nord en Haïti et réside depuis 2002 au Manitoba où il poursuit une carrière en enseignement.

Notons d’abord la facture matérielle du bouquin. Livre soigné, papier texturé, couverture de vert marbré avec rabat intérieur, ornée d’une toile sur laquelle on devine des personnages porteurs de pastèques et de bananes. Une lecture qui oriente vers un ailleurs soit, et dont peuvent se régaler les amants d’une littérature de l’exil. Bolivar se nourrit du souvenir de l’île de sa jeunesse pour nous partager un peu de sa lumière et de son parfum. Le projet, modeste, réussit le dépaysement chaleureux et profondément humain de ces vies errantes et ces rêves affamés. Bolivar écrit : « si le sable si la mer savaient parler / je saliverais comme les flots baladeurs / partout où nos consciences ont tu /l’élan de nos silhouettes bohèmes ». Le poète fait usage d’une économie de mot pour nous partager ces désirs impressionnistes ; la langue est douce, sans écorchures et se marie à merveille aux propos ; et plus que tout, la voix du poète se manifeste par petite touche émotive conférant au recueil un regard ami, qui nous porte à poser les yeux sur le même horizon.





  2-day-2012-house-ad-hor-1